Uploaded March 2026 | Updated September 2026, 3 days ago
Haruki Murakami, "La cité aux murs incertains", Belfond 2025.
En me promenant dans une rue commerçante près de la gare, j’ai découvert un petit café coincé entre une épicerie et un magasin de literie. J’étais déjà passé là plusieurs fois, mais je ne sais pour quelle raison, je ne l’avais jamais remarqué, peut-être parce que quand je marchais, j’étais toujours absorbé dans mes pensées. Cela m’arrive souvent. Vu de l’extérieur, il n’y avait, dans ce café lumineux aux nombreuses baies vitrées, que trois petites tables et le comptoir. Sur la porte, pas d’autre nom que “coffee shop”. Un café sans nom ! Il était vide par ce matin de semaine. Une femme seule se tenait derrière le comptoir. J’ai ouvert la porte vitrée et je suis entré. En raison de ma visite au cimetière, j’avais froid et je voulais avant tout me réchauffer. Je me suis installé sur le tabouret le plus éloigné du comptoir. J’ai commandé un café et un muffin aux myrtilles exposé dans une vitrine. Un vieux standard de Cole Porter, interprété par le Dave Brubeck Quartet, était diffusé à faible volume depuis le petit haut-parleur du plafond. Le solo de saxophone alto de Paul Desmond fait penser à un cours d’eau clair. Même si je connais bien le morceau, je n’arrivais pas à me souvenir du titre. Enfin, sans connaître le titre, c’était juste la musique idéale à écouter lors d’une matinée tranquille d’un jour de congé. Une belle et apaisante mélodie qui avait résisté à l’épreuve du temps. Je l’ai écoutée distraitement pendant un moment, sans penser à rien. Le café, servi dans un mug blanc tout simple, était chaud, fort, avec juste ce qu’il fallait d’amertume. Le muffin aux myrtilles, tendre, onctueux, et frais. En dix minutes, le froid qui m’avait glacé jusqu’à la moelle, avait disparu.
– Si je vous reverse du café, ce sera seulement moitié prix, a déclaré la femme derrière le comptoir.
– Merci, ai-je dit. Vos muffins sont très bons.
– Ils sont tout frais. Ils viennent de la boulangerie du coin, a-t-elle répondu.
J’ai payé. J’ai épousseté quelques miettes de muffin tombées sur mes genoux, je me suis dirigé vers la sortie. La femme au tablier à carreaux derrière le comptoir m’a souri pour me dire au revoir. C’était un sourire chaleureux qui convenait à ce matin d’hiver ensoleillé, pas du tout un sourire commercial. La propriétaire semblait avoir la trentaine. Elle était mince, et sans qu’on puisse la décrire comme belle, elle avait des traits agréables. Elle était discrètement maquillée. Elle aurait facilement pu se rajeunir, si elle l’avait voulu, mais apparemment cela ne l’intéressait pas. Ce que j’ai apprécié.
– Vous savez, il y a quelques instants j’étais devant une tombe, la tombe de quelqu’un qui n’est pas encore vraiment mort, ai-je eu envie de lui dire au moment de partir. J’avais envie de me confier à quelqu’un, n’importe qui. Mais non, impossible évidemment.
Ce soir-là, je me suis couché vers vingt-deux heures, comme d’habitude, mais je n’arrivais pas à m’endormir, ce qui est rare pour moi. En général, je sombre dans le sommeil dès que je suis allongé. J’ai toujours un livre à mon chevet, mais je ne l’ouvre pas souvent, et je me réveille en général tout seul dès qu’il fait jour. Peut-être suis-je né sous une bonne étoile. Je pense au grand nombre de gens qui se plaignent de leurs insomnies. Mais cette nuit-là, pour une raison ou une autre, je n’ai pu m’endormir. Malgré le besoin naturel de sommeil que manifestait mon organisme, je restais éveillé. Peut-être étais-je trop exalté mentalement. Pour combler le trou béant de ma tête, c’est ainsi qu’il m’apparaissait, j’ai fermé les yeux et j’ai pensé à la tombe de monsieur Koyasu. À la pierre monolithique érigée dans le carré de la famille Koyasu, à cette pierre neuve, impeccablement brillante et lisse, sur laquelle étaient gravées les années de naissance et de décès des trois membres de la famille. J’ai pensé au petit bouquet de fleurs que j’avais apporté, aux chants aigus des oiseaux d’hiver qui voltigeaient dans les branches des arbres, aux marches inégales, gelées ici et là, qui menaient au temple. Je me souvenais de ces images, une par une, comme si je regardais des diapositives. Et puis, tout à coup, aussi soudainement que si un oiseau avait surgi d’un fourré à mes pieds, je me suis rappelé le titre du standard de Cole Porter que j’avais entendu dans le café près de la gare : “Just One of Those Things”, et comme une incantation qui se serait collée aux parois de ma conscience, sa mélodie se répétait sans fin.
Chapitres 42 & 43
Haruki Murakami, "La cité aux murs incertains", Belfond 2025.
En me promenant dans une rue commerçante près de la gare, j’ai découvert un petit café coincé entre une épicerie et un magasin de literie. J’étais déjà passé là plusieurs fois, mais je ne sais pour quelle raison, je ne l’avais jamais remarqué, peut-être parce que quand je marchais, j’étais toujours absorbé dans mes pensées. Cela m’arrive souvent. Vu de l’extérieur, il n’y avait, dans ce café lumineux aux nombreuses baies vitrées, que trois petites tables et le comptoir. Sur la porte, pas d’autre nom que “coffee shop”. Un café sans nom ! Il était vide par ce matin de semaine. Une femme seule se tenait derrière le comptoir. J’ai ouvert la porte vitrée et je suis entré. En raison de ma visite au cimetière, j’avais froid et je voulais avant tout me réchauffer. Je me suis installé sur le tabouret le plus éloigné du comptoir. J’ai commandé un café et un muffin aux myrtilles exposé dans une vitrine. Un vieux standard de Cole Porter, interprété par le Dave Brubeck Quartet, était diffusé à faible volume depuis le petit haut-parleur du plafond. Le solo de saxophone alto de Paul Desmond fait penser à un cours d’eau clair. Même si je connais bien le morceau, je n’arrivais pas à me souvenir du titre. Enfin, sans connaître le titre, c’était juste la musique idéale à écouter lors d’une matinée tranquille d’un jour de congé. Une belle et apaisante mélodie qui avait résisté à l’épreuve du temps. Je l’ai écoutée distraitement pendant un moment, sans penser à rien. Le café, servi dans un mug blanc tout simple, était chaud, fort, avec juste ce qu’il fallait d’amertume. Le muffin aux myrtilles, tendre, onctueux, et frais. En dix minutes, le froid qui m’avait glacé jusqu’à la moelle, avait disparu.
– Si je vous reverse du café, ce sera seulement moitié prix, a déclaré la femme derrière le comptoir.
– Merci, ai-je dit. Vos muffins sont très bons.
– Ils sont tout frais. Ils viennent de la boulangerie du coin, a-t-elle répondu.
J’ai payé. J’ai épousseté quelques miettes de muffin tombées sur mes genoux, je me suis dirigé vers la sortie. La femme au tablier à carreaux derrière le comptoir m’a souri pour me dire au revoir. C’était un sourire chaleureux qui convenait à ce matin d’hiver ensoleillé, pas du tout un sourire commercial. La propriétaire semblait avoir la trentaine. Elle était mince, et sans qu’on puisse la décrire comme belle, elle avait des traits agréables. Elle était discrètement maquillée. Elle aurait facilement pu se rajeunir, si elle l’avait voulu, mais apparemment cela ne l’intéressait pas. Ce que j’ai apprécié.
– Vous savez, il y a quelques instants j’étais devant une tombe, la tombe de quelqu’un qui n’est pas encore vraiment mort, ai-je eu envie de lui dire au moment de partir. J’avais envie de me confier à quelqu’un, n’importe qui. Mais non, impossible évidemment.
Ce soir-là, je me suis couché vers vingt-deux heures, comme d’habitude, mais je n’arrivais pas à m’endormir, ce qui est rare pour moi. En général, je sombre dans le sommeil dès que je suis allongé. J’ai toujours un livre à mon chevet, mais je ne l’ouvre pas souvent, et je me réveille en général tout seul dès qu’il fait jour. Peut-être suis-je né sous une bonne étoile. Je pense au grand nombre de gens qui se plaignent de leurs insomnies. Mais cette nuit-là, pour une raison ou une autre, je n’ai pu m’endormir. Malgré le besoin naturel de sommeil que manifestait mon organisme, je restais éveillé. Peut-être étais-je trop exalté mentalement. Pour combler le trou béant de ma tête, c’est ainsi qu’il m’apparaissait, j’ai fermé les yeux et j’ai pensé à la tombe de monsieur Koyasu. À la pierre monolithique érigée dans le carré de la famille Koyasu, à cette pierre neuve, impeccablement brillante et lisse, sur laquelle étaient gravées les années de naissance et de décès des trois membres de la famille. J’ai pensé au petit bouquet de fleurs que j’avais apporté, aux chants aigus des oiseaux d’hiver qui voltigeaient dans les branches des arbres, aux marches inégales, gelées ici et là, qui menaient au temple. Je me souvenais de ces images, une par une, comme si je regardais des diapositives. Et puis, tout à coup, aussi soudainement que si un oiseau avait surgi d’un fourré à mes pieds, je me suis rappelé le titre du standard de Cole Porter que j’avais entendu dans le café près de la gare : “Just One of Those Things”, et comme une incantation qui se serait collée aux parois de ma conscience, sa mélodie se répétait sans fin.
Chapitres 42 & 43

![Paul McCartney - Maybe Im Amazed (1970 / vidéo)
De toutes mes chansons, c’est celle que Liza Minnelli préfère, paraît-il. J’aurais plutôt imaginé qu’elle pencherait pour une ballade, un morceau plus folk. Mais elle aime beaucoup celui-ci. Il remonte à l’époque où Linda et moi nous sommes installés ensemble, à la fin des années 1960. De même que Linda cherchait à fuir la haute société new-yorkaise – le carcan de Park Avenue et de Scarsdale – je cherchais à fuir ce qu’étaient devenus les Beatles. J’aspirais à m’évader, elle aussi. Nous avions donc tous deux l’impression de nous « extraire du temps » mutuellement, comme l’exprime le vers « the way you pulled me out of time » (« la façon que tu as de m’extraire du temps).
Écrite juste après la séparation des Beatles, cette chanson s’est retrouvée sans qu’on sache pourquoi incluse dans la liste des créations Lennon-McCartney, où elle n’aurait pas dû figurer. C’était une de mes premières compositions en solo, elle s’est fait prendre dans les filets des modalités contractuelles d’édition. Une situation très crispante.
[…] Je m’adresse ici à Linda, c’est vrai, mais on peut aussi dire que je verse dans la fiction. Tous les personnages qui peuplent mes chansons, moi le premier, sont le seul fruit de mon imagination. Je ne le répéterai jamais assez. Je sais que, dans certains milieux, on prétend qu’il est impossible d’écrire sur les homosexuels à moins d’être gay, ou sur les Américains d’origine asiatique si l’on n’est pas américain d’origine asiatique. C’est une mentalité un peu obtuse, je trouve. Cela revient à dire que, n’étant pas juif, James Joyce aurait dû s’abstenir de donner naissance à un personnage comme Leopold Bloom. Or, l’intérêt d’être auteur est justement cette liberté d’écrire sur tout et n’importe quoi. C’est même une partie du boulot que de défricher des terrains où d’autres n’oseraient pas s’aventurer.
Quoi qu’il en soit, ce morceau ne dépeint pas sous un angle conventionnel la relation de couple, ni les contradictions qui peuvent se faire jour quand on est amoureux. C’est peut-être pour ça qu’il plaît tant à Liza Minnelli. Parce qu’il met en lumière la fragilité de l’amour.
Extrait de Paul McCartney : paroles et souvenirs, de 1956 à aujourd’hui, traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Raphaël Meltz, Louise Moaty et Morgane Saysana. Editions Buchet Chastel, 2023. Paul McCartney - Maybe Im Amazed (1970 / vidéo)](https://i.ytimg.com/vi/qHqwk4JOnvc/mqdefault.jpg)





![Paul McCartney - My Valentine (2012)
Voilà comment ça sest passé. Jétais déjà amoureux de Nancy, mais nous nétions pas encore en couple. On était partis en vacances au Maroc, dans un petit hôtel tranquille que je connaissais, mais en tout bien tout honneur, on ne dormait pas ensemble.
[...] Un pianiste jouait au bar de lhôtel : tous les soirs, on descendait boire un verre et on écoutait ce type qui interprétait des vieux standard. Cétait un vieil Irlandais, un ancien militaire qui sétait retrouvé au Maroc pour je ne sais quelle raison - je préfère dailleurs ne pas savoir -, un mec super. Cétait un excellent pianiste, il jouait comme mon père, le même genre de vieilles chansons : ça ma rappelé mon enfance. On adorait lécouter, on pouvait lui demander des morceaux ; ensuite, on allait dîner.
Le piano restait inutilisé toute la journée, jusquà lheure de lapéritif. Comme il narrêtait pas de pleuvoir, je descendais parfois pour pianoter quelques notes. Quelquefois, des serveurs préparaient les tables, mais sinon il ny avait quasiment personne, cétait chouette. Ça ressemblait un peu au placard dans lequel jai toujours rêvé décrire mes chansons. Sans même men rendre compte, jétais influencé par ce pianiste, et sans doute aussi par mon père, du coup, je jouais des accords un peu à lancienne. Et il se trouve que cétait la Saint-Valentin.
Comme souvent quand je commence à trouver un truc qui me plaît, je me suis dit : Merde, comment vais-je men souvenir ? Jai foncé dans ma chambre et jai pris ma petite caméra vidéo Handycam : cétait avant liPhone, javais toujours une petite caméra avec moi. Je lai posée sur le piano et jai chanté ma chanson : ça me permettait den garder au moins une trace.
Cétait un morceau très romantique. Jétais en train de tomber amoureux de Nancy. En jouant la chanson, je me suis aperçu que les serveurs mécoutaient tout en dressant les tables. On se rend bien compte quand quelquun laisse traîner ses oreilles, même sil fait semblant dêtre plongé dans son travail. Cétait beau, romantique, cétait un moment parfait, et je me suis dit : Cette nuit, on ne va pas rester dans deux chambres séparées.
Extrait de Paul McCartney : paroles et souvenirs, de 1956 à aujourd’hui, traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Raphaël Meltz, Louise Moaty et Morgane Saysana. Editions Buchet Chastel, 2023. Paul McCartney - My Valentine (2012)](https://i.ytimg.com/vi/rZwCCdrhKHI/mqdefault.jpg)


