Uploaded June 2025 | Updated September 2026, 3 days ago
De toutes mes chansons, c’est celle que Liza Minnelli préfère, paraît-il. J’aurais plutôt imaginé qu’elle pencherait pour une ballade, un morceau plus folk. Mais elle aime beaucoup celui-ci. Il remonte à l’époque où Linda et moi nous sommes installés ensemble, à la fin des années 1960. De même que Linda cherchait à fuir la haute société new-yorkaise – le carcan de Park Avenue et de Scarsdale – je cherchais à fuir ce qu’étaient devenus les Beatles. J’aspirais à m’évader, elle aussi. Nous avions donc tous deux l’impression de nous « extraire du temps » mutuellement, comme l’exprime le vers « the way you pulled me out of time » (« la façon que tu as de m’extraire du temps).
Écrite juste après la séparation des Beatles, cette chanson s’est retrouvée sans qu’on sache pourquoi incluse dans la liste des créations Lennon-McCartney, où elle n’aurait pas dû figurer. C’était une de mes premières compositions en solo, elle s’est fait prendre dans les filets des modalités contractuelles d’édition. Une situation très crispante.
[…] Je m’adresse ici à Linda, c’est vrai, mais on peut aussi dire que je verse dans la fiction. Tous les personnages qui peuplent mes chansons, moi le premier, sont le seul fruit de mon imagination. Je ne le répéterai jamais assez. Je sais que, dans certains milieux, on prétend qu’il est impossible d’écrire sur les homosexuels à moins d’être gay, ou sur les Américains d’origine asiatique si l’on n’est pas américain d’origine asiatique. C’est une mentalité un peu obtuse, je trouve. Cela revient à dire que, n’étant pas juif, James Joyce aurait dû s’abstenir de donner naissance à un personnage comme Leopold Bloom. Or, l’intérêt d’être auteur est justement cette liberté d’écrire sur tout et n’importe quoi. C’est même une partie du boulot que de défricher des terrains où d’autres n’oseraient pas s’aventurer.
Quoi qu’il en soit, ce morceau ne dépeint pas sous un angle conventionnel la relation de couple, ni les contradictions qui peuvent se faire jour quand on est amoureux. C’est peut-être pour ça qu’il plaît tant à Liza Minnelli. Parce qu’il met en lumière la fragilité de l’amour.
Extrait de "Paul McCartney : paroles et souvenirs, de 1956 à aujourd’hui", traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Raphaël Meltz, Louise Moaty et Morgane Saysana. Editions Buchet Chastel, 2023.
De toutes mes chansons, c’est celle que Liza Minnelli préfère, paraît-il. J’aurais plutôt imaginé qu’elle pencherait pour une ballade, un morceau plus folk. Mais elle aime beaucoup celui-ci. Il remonte à l’époque où Linda et moi nous sommes installés ensemble, à la fin des années 1960. De même que Linda cherchait à fuir la haute société new-yorkaise – le carcan de Park Avenue et de Scarsdale – je cherchais à fuir ce qu’étaient devenus les Beatles. J’aspirais à m’évader, elle aussi. Nous avions donc tous deux l’impression de nous « extraire du temps » mutuellement, comme l’exprime le vers « the way you pulled me out of time » (« la façon que tu as de m’extraire du temps).
Écrite juste après la séparation des Beatles, cette chanson s’est retrouvée sans qu’on sache pourquoi incluse dans la liste des créations Lennon-McCartney, où elle n’aurait pas dû figurer. C’était une de mes premières compositions en solo, elle s’est fait prendre dans les filets des modalités contractuelles d’édition. Une situation très crispante.
[…] Je m’adresse ici à Linda, c’est vrai, mais on peut aussi dire que je verse dans la fiction. Tous les personnages qui peuplent mes chansons, moi le premier, sont le seul fruit de mon imagination. Je ne le répéterai jamais assez. Je sais que, dans certains milieux, on prétend qu’il est impossible d’écrire sur les homosexuels à moins d’être gay, ou sur les Américains d’origine asiatique si l’on n’est pas américain d’origine asiatique. C’est une mentalité un peu obtuse, je trouve. Cela revient à dire que, n’étant pas juif, James Joyce aurait dû s’abstenir de donner naissance à un personnage comme Leopold Bloom. Or, l’intérêt d’être auteur est justement cette liberté d’écrire sur tout et n’importe quoi. C’est même une partie du boulot que de défricher des terrains où d’autres n’oseraient pas s’aventurer.
Quoi qu’il en soit, ce morceau ne dépeint pas sous un angle conventionnel la relation de couple, ni les contradictions qui peuvent se faire jour quand on est amoureux. C’est peut-être pour ça qu’il plaît tant à Liza Minnelli. Parce qu’il met en lumière la fragilité de l’amour.
Extrait de "Paul McCartney : paroles et souvenirs, de 1956 à aujourd’hui", traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Raphaël Meltz, Louise Moaty et Morgane Saysana. Editions Buchet Chastel, 2023.





![Paul McCartney - My Valentine (2012)
Voilà comment ça sest passé. Jétais déjà amoureux de Nancy, mais nous nétions pas encore en couple. On était partis en vacances au Maroc, dans un petit hôtel tranquille que je connaissais, mais en tout bien tout honneur, on ne dormait pas ensemble.
[...] Un pianiste jouait au bar de lhôtel : tous les soirs, on descendait boire un verre et on écoutait ce type qui interprétait des vieux standard. Cétait un vieil Irlandais, un ancien militaire qui sétait retrouvé au Maroc pour je ne sais quelle raison - je préfère dailleurs ne pas savoir -, un mec super. Cétait un excellent pianiste, il jouait comme mon père, le même genre de vieilles chansons : ça ma rappelé mon enfance. On adorait lécouter, on pouvait lui demander des morceaux ; ensuite, on allait dîner.
Le piano restait inutilisé toute la journée, jusquà lheure de lapéritif. Comme il narrêtait pas de pleuvoir, je descendais parfois pour pianoter quelques notes. Quelquefois, des serveurs préparaient les tables, mais sinon il ny avait quasiment personne, cétait chouette. Ça ressemblait un peu au placard dans lequel jai toujours rêvé décrire mes chansons. Sans même men rendre compte, jétais influencé par ce pianiste, et sans doute aussi par mon père, du coup, je jouais des accords un peu à lancienne. Et il se trouve que cétait la Saint-Valentin.
Comme souvent quand je commence à trouver un truc qui me plaît, je me suis dit : Merde, comment vais-je men souvenir ? Jai foncé dans ma chambre et jai pris ma petite caméra vidéo Handycam : cétait avant liPhone, javais toujours une petite caméra avec moi. Je lai posée sur le piano et jai chanté ma chanson : ça me permettait den garder au moins une trace.
Cétait un morceau très romantique. Jétais en train de tomber amoureux de Nancy. En jouant la chanson, je me suis aperçu que les serveurs mécoutaient tout en dressant les tables. On se rend bien compte quand quelquun laisse traîner ses oreilles, même sil fait semblant dêtre plongé dans son travail. Cétait beau, romantique, cétait un moment parfait, et je me suis dit : Cette nuit, on ne va pas rester dans deux chambres séparées.
Extrait de Paul McCartney : paroles et souvenirs, de 1956 à aujourd’hui, traduit de l’anglais par Hélène Borraz, Raphaël Meltz, Louise Moaty et Morgane Saysana. Editions Buchet Chastel, 2023. Paul McCartney - My Valentine (2012)](https://i.ytimg.com/vi/rZwCCdrhKHI/mqdefault.jpg)




